Marius Trésor:” je souhaite que les choses s’améliorent aux Antilles”.

Date février 23, 2009

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C’est une interview exceptionnelle que vous propose Antilles foot à la fois par la qualité de la personne interviewée, l’immense Marius Trésor, et par la densité et la longueur de son contenu.

Pour les plus jeunes , Marius Trèsor c’est l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football français, élu par la FIFA parmi les 100 plus grands joueurs de football du 20e siècle (FIFA top 100). Il a connu tous les honneurs en club (champion de France avec Bordeaux, vainqueur de la Coupe de France avec Marseille) et a été l’un des joueurs emblématiques de la génération Platini en équipe de France, dont il a été le recordman de sélection.

Pour www.antilles-foot.com Marius Trésor se livre à coeur ouvert.

De ses débuts à la Juventus de Saint Anne en Guadeloupe, à son but devant 160 000 personnes au Maracana face au Brésil, en passant par son transfert avorté au Bayern Munich, Marius nous fait revisiter l’extraordinaire album de sa vie. Il nous parle également de son souhait de voir la situation s’améliorer aux Antilles et de voir les jeunes talents antillais éclore dans le foot pro.

Lisez l’interview de Marius Trésor, c’est un pur moment de bonheur.

Antilles-foot : Bonjour Marius, d’abord c’est un grand honneur pour Antilles foot de pouvoir interviewer l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football français et Antillais.

Parlons d’abord de vos débuts à Saint Anne, à quel âge avez vous débuté le football et avez commencé comme défenseur ?

Marius Trésor : J’ai commencé à taper dans le ballon un peu comme tout le monde à cette époque vers 5-6 ans.

Je me souviens aussi qu’il n’y avait pas beaucoup de ballon de foot, donc on se les fabriquait avec de la ficelle et du papier, puis on se rendait sur un terrain vague pour y taper dedans. A mes débuts j’ai toujours été polyvalent, d’abord avec l’école ou j’ai été tantôt milieu de terrain puis attaquant ou défenseur selon les besoins, il n’y avait pas de poste fixe.

D’ailleurs lors de mes débuts en club, à la Juventus de Ste Anne, j’ai commencé la saison comme défenseur, puis attaquant à la demande de l’entraineur de l’époque, Félix FARASMAN lors de départ de joueurs pour la Martinique. Je me souviens de notre première victoire (3-0) aux Abymes contre la Juventa, j’y ai inscrit les 3 buts de la victoire. A partir de là j’ai joué une saison et demi comme attaquant avant mon départ pour Ajaccio.

AF : Ensuite l’arrivée en métropole, mais toujours dans une ile, à Ajaccio. Il y avait peu de joueurs antillais professionnels à l’époque.
Comment avez vous été repéré et qu’est ce qui vous a motiver pour franchir le pas et quitter les Antilles
?

M.T : Je venais de quitter l’école avec  un BEPC, ce qui me permettait de suivre un stage de deux ans pour être moniteur d’éducation physique. Aussi j’avais demandé à mon club, la Juventus de Ste Anne de me trouver un petit boulot pendant les vacances pour pouvoir aider mes parents, en vain.
Entre temps j’avais reçu des propositions d’Ajaccio, auxquelles je n’ai d’ailleurs pas donné suite immédiatement, puisque leur première lettre datait d’octobre 1968. Ce n’est qu’au mois de juillet 1969 que j’ai répondu favorablement, et avec l’accord de mes parents, j’ai quitté la Guadeloupe pour Ajaccio.

“La région doit être accueillante”

A-F : Vous évoluez par la suite à Marseille et Bordeaux, quels sont les moments forts que vous retenez du passage dans ces clubs ?

Je suis resté 8 ans à Marseille, avec un prénom comme le mien il ne pouvait en être autrement (rire).
C’est une ville qui me plaisait terriblement, je m’y sentais bien, je ne voulais pas quitter le club et la région, car une ville pareille quand on y est on a envie de rester le plus longtemps possible. Malheureusement les circonstances ont fait que j’ai du partir pour les Girondins de Bordeaux. Bien sur je ne le regrette pas puisque j’avais signé pour un an et cela fait 29 ans que j’y suis ; faut croire que la région est accueillante.

Je dirai qu’avec Bordeaux j’ai eu la chance lors de ma dernière saison de footballeur d’avoir participé à l’obtention du titre de champion en 84. Avec Marseille, j’ai gagné une coupe de France en 76, sans oublier Ajaccio qui m’a permis d’effectuer mes débuts internationaux. C’est surtout de cela que les gens se souviennent quand on parle de Marius Trésor.

“Marseille m’a fait barrage”

A-F : A l’époque vous êtes considéré comme l’un des meilleurs défenseurs centraux du monde, même s’il n’y avait pas encore l’arrêt Bosman, vous avez eu des propositions de grands clubs étrangers.  Pourquoi avez vous choisi de rester dans le championnat français ?

M.T : Ma première proposition remonte en 73, c’était pour le Feyenoord de Rotterdam qui faisait partie des meilleurs clubs européens de l’époque. Je venais tout juste de me marier, mon fils avait à peine quelques mois, je ne me voyais pas m’expatrier dans un club qui était régulièrement en stage quatre jours dans la semaine.
Ajouter à cela la barrière de la langue, alors que je venais de passer une bonne année à Marseille où je me sentais bien, j’ai préféré décliner l’offre.

J’ai eu une autre proposition en 79 du Bayern de Munich, là, j’ai effectué le déplacement pour y passer les tests médicaux, tout était OK entre le club et moi, mais malheureusement Marseille m’a fait barrage en demandant une somme astronomique pour les 6 mois de contrats qui me liaient encore à eux. Bien entendu le Bayern n’a pas donné suite à leur demande, j’avais 29 ans et je me savais en fin de contrat donc j’ai finalement opté pour la proposition des Bordeaux et la stabilité en restant en France.

J’aurais pu partir aussi en Angleterre à Nottingham Forest, mais l’échéance de la Coupe du monde approchait, et à cette époque, le football Français n’était pas trop transportable. De plus en allant aux  Girondins cela me donnait l’opportunité de retrouver des garçons que je côtoyais en équipe de France.

“Se décomplexer”

A-F : En équipe de France, vous avez eu l’occasion d’évoluer au Maracana et d’y marquer un but. Vous pouvez nous parler de ce match ?

M.T : C’était en 1977 lors d’une tournée au mois de juin avec l’équipe de France. Avec Michel Hidalgo et toute la bande, nous sommes allés en Argentine faire match nul face au pays organisateur, ce qui en soit était déjà une performance.

Puis l’apothéose au Maracana contre le Brésil devant environ 160 000 spectateurs, où l’on est mené 2 à 0. Lorsque l’on sort des vestiaires en empruntant ce souterrain, et que l’on pénètre sur la pelouse, on a cette bouffée de chaleur qui vous prend à la gorge. Avec ces brésiliens au sang chaud qui jouaient la samba dans les tribunes, c’était impressionnant. Mais une fois le coup d’envoi sifflé, on ne pense plus qu’au match et on oublie l’environnement.

Cette rencontre restera un grand souvenir pour l’équipe car c’était la première fois que la France jouait contre le Brésil dans ce temple du football en y ramenant un bon résultat, c’était extraordinaire. Nous avons égalisé, et j’ai eu la chance d’y inscrire le but égalisateur, mais c’est surtout le but de Didier Six le plus important car il permet à la France de se décomplexer, on avait retrouvé notre football. D’ailleurs on sentait le public changer de camp et nous encourager, et bien sur ce fut le délire complet lorsque j’égalise à 5 mn de la fin.

A-F : Avec les bleus vous avez eu la possibilité d’affronter les plus grands attaquants de l’époque. Quels sont ceux qui vous ont le plus impressionnés ?

M.T : Je dirais c’est un garçon que l’on ne voyait pas tellement dans le jeu, mais quand on regardait le tableau d’affichage on se rendait compte que c’est lui qui avait marqué, l’allemand Gerd Muller.

Je me souviens d’un match à Gelzenkirshen en 73 avec l’équipe de France, j’y ai inscrit à cette occasion  mon premier but avec les bleus. Dans l’axe central il y avait Jean-Pierre Adam et moi, on avait l’impression de l’avoir bien muselé mais à l’arrivée il a quand même marqué et nous avons perdu 2 buts à 1.

Dans le championnat français je citerais Josip Skoblar mon coéquipier à Marseille et contre lequel j’ai joué lorsque j’étais à Ajaccio. Delio Onnis très difficile à marquer, Carlos Bianchi et surtout Bernard Lacombe car comme je suis assez grand je n’aimais pas ceux qui étaient plus petit que moi et avec « nanard » on se livraient toujours un combat mais dans le plus grand respect et la loyauté.

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En équipe de France lors de la Coupe du Monde 82.

Michel Platini a fait un bien énorme au football Français

A-F : Et comme coéquipier quels sont les joueurs qui vous ont le plus marqué ?

M.T : J’ai eu la chance de jouer avec lui, Josip Skoblar un garçon d’une adresse diabolique devant les buts. Quand on joue avec lui, on savait qu’il pouvait à tout moment se passer quelque chose en notre faveur.

J’ai eu aussi la chance de jouer avec deux champions du monde en la personne de Paolo César et Jairzinho. Au niveau Français, je ne pourrais pas citer toute la liste car ils sont nombreux, bien sur Michel Platini. La génération qui est en train de s’éteindre avec des garçons comme Thierry Henry ont eu Zinedine Zidane, mais nous c’était Michel Platini, un garçon qui a fait un bien énorme au football français. On peut aussi citer à côté de lui des garçons de talent comme Alain Giresse, Bernard Lacombe que j’ai cité auparavant.

A-F : Toujours en équipe de France, votre dernière grande compétition et l’extraordinaire Coupe du Monde 82. A partir de quand dans la compétition vous sentez que la France peut aller très loin ?

M.T : Je dirai dès le premier tour, c’est vrai que le début était un peu difficile après la défaite contre l’Angleterre, mais s’en est suivi notre victoire contre le Koweït 4-1, puis un match très difficile contre la Tchécoslovaquie, (à cette époque l’actuelle Tchéquie et la Slovaquie ne formaient qu’un), qui malgré notre domination se soldait sur un score de parité (1-1). Quand on a passé ce tour, on s’est retrouvé dans le même groupe que l’Irlande du nord et l’Autriche, avec des garçons qui composaient cette équipe Autrichienne comme Krankl qui n’était autre que l’attaquant du FC Barcelone, un client difficile à marquer.

Bien que nous ayons aussi malheureusement perdu Michel Platini sur blessure, on a senti une équipe de France sure de son football, physiquement très en jambe avec un Jean Tigana pour ses débuts dans la compétition monumental. Nous avons battu les Autrichiens 1 but à 0 et par la suite fait qu’une bouchée de l’Irlande du nord (4-1) avec un doublé d’Alain Giresse et de Dominique Rocheteau.

France - Allemagne : si l’arbitre avait été honnête…

A-F : Le match de Séville , (la demi finale contre l’Allemagne ndlr) c’est possible de vivre plus grande émotion footballistique quand on l’a vécu sur la pelouse ?

M.T : Oh c’est très difficile, il est vrai qu’on est passé par toutes les émotions avec l’ouverture du score par les allemands, l’équipe de France qui égalise, prend l’avantage par deux fois avant l’égalisation de l’Allemagne. Puis vient la séance des tirs aux buts assez angoissante, monstrueuse, dans ce match il y a eu tout sorte de phase émotionnelle y compris à 3-1 ou l’on se voit déjà en finale.
Malheureusement c’était sans compter avec un élément que nous n’avons pas su maitriser, l’arbitrage. Car si l’arbitre avait été honnête, en 1982 l’équipe de France aurait du jouer sa première finale.

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Marius Tresor [droite] et JP Adam, la “garde noire” de la défense française.

A-F : Revenons au présent. Pouvez vous nous présenter vos fonctions aux girondins ?

M.T : J’ai une étiquette multiple, au quotidien je suis avec Patrick Battiston à la formation, on s’occupe de la réserve des professionnels, c’est-à-dire la CFA. Je suis aussi consultant pour la chaine des Girondins ( Girondins TV) ainsi que la radio (Gold FM) et en plus ,quand il faut se déplacer pour représenter le club lors de tirage pour les Coupe de France et de la Ligue, c’est moi qui suis de fonction, mais cela me plait assez.

A-F : Est-ce que pour le recrutement de jeunes talents, vous avez un oeil particulier sur les Antilles ?

M.T : Tous les ans avec le responsable recrutement et ancien avant centre des Girondins, Philippe Goubet et aussi le préparateur physique auprès des jeunes, Jean-Jacques Gresser nous nous rendons aux Antilles (Guadeloupe, Martinique). L’année dernière nous sommes allés aussi à St Barth et cette année nous avons prévu de faire un tour aux Saintes car nous avons eu la visite d’éducateur en stage et tissé des liens d’amitiés. Nous prévoyons de nous y rendre au mois de mai si les évènements le permettent bien entendu.

offrir la chance aux jeunes antillais de réussir dans le football

A-F : Il y a t’il de jeunes joueurs antillais qui vous plaisent particulièrement en ce moment ?

M.T : C’est toujours plaisant de voir que le football Antillais est toujours présent dans le championnat. On s’aperçoit qu’en équipe de France il y a pas mal de jeunes d’origine Antillaise mais la plus part de ces garçons sont nés ou ont tous vécu en Métropole.
J’aurai aimé que cela revienne comme avant, et c’est pourquoi avec les Girondins de Bordeaux on essaie d’aller les voir sur place et leur donner leur chance de réussir dans le foot, je pense qu’il y a d’autres clubs qui le font aussi.

Je suis actuellement un garçon qui joue à Vannes parce qu’il faisait partie des « Gwadas boys » qui s’appelle Stéphane Auvray et qu’on va rencontrer en finale de la coupe de la Ligue. Même si bien sûr je souhaite la victoire des Girondins, j’espère qu’il fera un gros match pour se faire remarquer et pourquoi-pas avoir une chance de continuer dans ce sport qui est extraordinaire.

Mon coeur est à la Juventus de Sainte Anne

AF : Suivez-vous le championnat antillais ? Et en DH quels clubs appréciez-vous particulièrement ?

M.T : Malheureusement ils ne sont plus en Division d’Honneur, mais mon cœur est toujours avec la Juventus de Sainte Anne et j’espère qu’ils vont retrouver la DH car c’est un club qui a énormément donné au football Antillais.

A-F : Qu’avez-vous envie de dire aux jeunes antillais qui ont envie de suivre vos traces ?

M.T : Simplement d’être sérieux, c’est déjà un premier pas et de pas hésiter à se lancer dans le bain car c’est un sport qui peut permette à un garçon qui est talentueux de bien faire vivre sa famille et ce n’est pas rien dans le monde ou nous vivons.

Je dirai que ça passe par le travail et la discipline, bien sûr il faut aussi un petit coup de pouce de la chance pour pouvoir se faire remarquer. C’est vrai quand on se déplace  on essaie de repérer des jeunes à partir de 13-14 ans contrairement à mon époque. A 18 ans les clubs sont assez réticents pour les faire venir car ils se disent s’ils étaient aussi bons ils auraient du déjà se faire enrôler.

C’est pour cela lorsqu’il y a des confrontations en Ccoupe de France, il faut qu’ils soient très performants car ils jouent contre des clubs de CFA voir de deuxième division et s’ils arrivent de leurs en mettre plein les yeux ça peut leur permettent d’être vue et de poursuivre l’aventure avec ces clubs.

Plus d’égalité aux Antilles

A-F : Parlons un peu de l’actualité présente, j’imagine que vous avez envie de dire deux mots sur ce qui se passe en Guadeloupe ?

M.T : Ca me fais mal de voir que l’on est arrivé à ce point. Il est vrai qu’il y a un gros déséquilibre entre les gens qui ont le pouvoir, l’argent et ceux qui font tous pour leur permette d’avoir cet argent. Il faut de la compréhension, que l’on sache que l’esclavage est terminé. Il faut que ceux qui font la majorité du travail soient mieux respectés, aient le droit de vivre décemment. On s’aperçoit qu’il y a 1% de la population Antillaise qui possède toute l’économie de l’île, ça ne peut pas durer, il est normal que les gens poussent pour un partage équitable.

J’ai aussi du mal à m’imaginer la Guadeloupe indépendante, on risque de se retrouver comme certaines îles qui souffrent de martyr comme Haïti, la Dominique. Je ne souhaite pas cela pour la Guadeloupe, et c’est au gouvernement de prendre toutes ces responsabilités pour qu’il y ait plus d’égalité aux Antilles.

A-F : Quel message peut-on faire passer aux compatriotes ?

M.T : Bien que je ne vive pas leur quotidien, je suis les actualités donc je leur souhaite de continuer à faire en sorte que les choses s’améliorent pour eux. Je regrette aussi les débordements et je n’aimerais pas qu’il y ait des morts ou quoi que ce soit et que l’on fasse d’amalgame avec le reste de la population qui se mobilise dignement et qui défile pour quelque chose dont ils ont droit.

A-F : Marius l’interview touche à sa fin, que peut-on vous souhaiter pour la suite ?

M.T : Eh bien pour les Girondins, c’est vrai que l’équipe à un certain moment on la voyait déjà championne de France. En l’espace de 3 matchs elle a sérieusement compromis ces chances, simplement j’espère que l’équipe va retrouver son allant et redevienne compétitive et faire en sorte que la lutte pour l’obtention du titre soit aussi passionnante et que Bordeaux en fasse partie.
En UEFA, la dernière finale des Girondins remonte en 1996, et j’aimerais que l’on vive encore une autre finale. On est sur 3 tableaux j’espère simplement qu’à la fin de la saison Bordeaux aura au moins une ou deux récompenses.

Propos recueillis par JF.
Images d’illustration tirées du documentaire “Des noirs dans les bleus“.

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